[Sous le pavé de Piketty, 980 pages] N°1: Qui a crû croîtra ?

[Sous le pavé de Piketty, 980 pages] N°1: Qui a crû croîtra ?

Estimated Reading Time: 3 minutes
Share Button

La croissance ne redécollera pas dans les pays développés, et sera à peu près nulle ou faible (<1%) au niveau mondial d’ici la fin du XXIème siècle

La croissance économique est la somme des effets de la croissance démographique et de la croissance de la production par habitant. Or l’une comme l’autre ont toutes les raisons de converger vers une valeur à peu près nulle.

La population ne va quasiment plus plus croître

Blaqswans-piketty-capital-graphes_14

Historiquement, la population mondiale augmente très faiblement de l’Antiquité à 1700. On fait beaucoup d’enfants certes, mais on meurt beaucoup aussi à cause des maladies,des épidémies ou des conflits. Par exemple, on estime que la population mondiale a augmenté de 25% entre l’an 0 et l’an 1000 (soit 0,02% de croissance annuelle).

Blaqswans-piketty-capital_15

Depuis 3 siècles et plus particulièrement au XXème siècle, les améliorations sanitaires et médicales ont conduit à une accélération de la croissance démographique pour atteindre un pic à 1,8%/an en 1950. Ce chiffre de 1,8%/an peut sembler modeste à première vue, mais c’est un rythme de progression très rapide, puisqu’il suffit de seulement 13 années à ce rythme pour voir la population augmenter de 25%, soit autant que durant le 1er millénaire de notre ère.

Mais la baisse de la mortalité a été suivie dans tous les pays développés par une baisse de la fécondité, grâce notamment à la contraception et à l’émergence du modèle de la famille à 2 enfants. C’est ce qu’appelle les démographes la transition démographique. On meurt moins, mais on fait aussi moins d’enfants. Ainsi en Europe où la transition est achevée, avec un taux de fécondité à 1,58 enfant par femme, la population hors immigration va inexorablement chuter. Dans les pays en voie de développement, la transition démographique est en cours. Les démographes estiment que dès 2070, la population stagnera ou diminuera dans tous les continents sauf l’Afrique.

La production par habitant ne croîtra pas non plus

Blaqswans-piketty-capital-graphes_15

Sur longue période, une croissance au delà des 1% est atypique. De l’Antiquité à 1700, dans une société essentiellement agraire, la croissance de la production est à peu près nulle. La 1ère révolution industrielle change la donne et voit la croissance s’accélérer au XIXème siècle. Cependant malgré la mutation incroyable de l’économie (exode rural, explosion de l’industrie), la croissance n’a été que de 0,9 %/an en moyenne au XIXème siècle et que de 1,6 % au XXème siècle. C’est peu et c’est beaucoup à la fois. Peu quand on compare ces chiffres aux espérances de croissance de nos politiques et nos économistes libéraux, beaucoup quand on considère que par un effet cumulatif, 0,9 %/an signifie une multiplication par vingt du pouvoir d’achat en trois siècles. (Même si la signification à donner à ce chiffre est complexe tant le contenu des consommations et des productions a été totalement transformé.)

Ainsi, des périodes de croissance annuelle par habitant de 3 % à 5 % ne sont observées historiquement que temporairement dans des pays en phase de rattrapage : par exemple, l’Europe après guerre avec le plan Marshall, la Chine aujourd’hui… Pour l’avenir, des analyses (1) montrent que la révolution des technologies de l’information a un potentiel d’augmentation de la productivité plus faible que celle de la machine à vapeur et de l’électricité au XIXème siècle. Si l’on ajoute à ces raisons technologiques, des raisons écologiques de rareté des ressources naturelles, et la fin du rattrapage des pays émergents, la croissance par habitant  pourrait être inférieure à 0,5 %/an à l’horizon 2050-2100.

(1) R. GORDON, “Is US economic growth over ? Faltering innovation confronts six headwinds”, NBER Working paper 2012.

Piketty n’a donc que peu de foi dans un retour à la croissance passée. Fort de ce constat l’auteur va ensuite s’attacher à décrire la vrai nature du capital, (attention spoiler) un oisif , comme vous pourrez le lire pas plus loin qu’ici.

Rappel de la série: pour que vous puissiez briller dans les dîners en ville et en famille de cette fin d’année, votre dévouée Céline Trèfle vous a mâché le travail, l’a lu, annoté, digéré, et vous a concocté une série de posts qui, s’en prétendre à l’exhaustivité, offre un panorama du best-seller économique de l’année. Les épisodes:

Sous le pavé de Piketty, 980 pages – N°0: Tout comprendre et en débattre sans l’avoir lu

Sous le pavé de Piketty, 980 pages – N°1: Qui a crû croîtra ?

Sous le pavé de Piketty, 980 pages – N°2 : On a les rentiers qu’on mérite

Sous le pavé de Piketty, 980 pages – N°3 : L’accumulation en chaîne

Sous le pavé de Piketty, 980 pages – N°4 : Dette publique, rente privée

Sous le pavé de Piketty, 980 pages – N°5 : Rentrée des classes, personne n’a la moyenne

Sous la pavé de Piketty, 980 pages – N°6 : Les 1% qui se voulaient plus gros que le boeuf

Sous la pavé de Piketty, 980 pages – N°7 : L’économie est une science modeste, r > g => i

Sous la pavé de Piketty, 980 pages – N°8 : Le dilemme du Rastignac 2.0