[Sous le pavé de Piketty, 980 pages] N°4 : Dette publique, rente privée

[Sous le pavé de Piketty, 980 pages] N°4 : Dette publique, rente privée

Estimated Reading Time: 4 minutes
Share Button

Il est donc apparu évident à Piketty et à nos lecteurs ici que la bonne rente, ça vous gagne. Le capital au XXIème siècle se poursuit alors en explorant le lien étroit entre rente et dette.

La dette publique actuelle ne menace pas la France de faillite. Elle renforce au contraire les patrimoines privés comme au XIXème siècle.

Il est idiot de parler de dette publique, donc de passif, sans parler des actifs publics : bâtiments, hôpitaux, écoles, routes, œuvres d’art, participations dans des entreprises publiques ou semi-publiques…

Le patrimoine public (la différence entre les actifs et les dettes) est positif et représente aujourd’hui environ 30% du PIB en France.

Le patrimoine privé représente donc plus de 95% du capital en France, et même 99% du capital au Royaume-Uni. Historiquement, ce patrimoine public a pu être positif ou négatif, mais grosso modo compris entre -50% du PIB et +50% du PIB. Quant à la dette publique, elle a déjà atteint le seuil de 100% dans le passé, voire même 200% au Royaume-Uni sans entrainer de faillite de l’Etat.

Blaqswans-piketty-capital-graphes_2

Blaqswans-piketty-capital-graphes_1

Ces montants de l’ordre d’une fois le PIB restent en fait limités par rapport aux fortunes privées (600% à 700% du PIB). Schématiquement, il ‘suffirait’ de prélever une seule et unique fois un impôt sur la fortune égal à 15% des fortunes privées aujourd’hui pour annuler l’intégralité de la dette publique en France.

Blaqswans-piketty-capital-graphes_4

Blaqswans-piketty-capital-graphes_3

La dette publique favorise le rentier

Le cas du Royaume-Uni est tout à fait éclairant pour expliquer comment la dette publique a favorisé l’accumulation du capital tout au long du XIXème siècle permettant à un groupe substantiel de rentiers de vivre confortablement. Contrairement à la France qui a fait faillite en 1797, afin de solder les dettes de l’Ancien Régime, le Royaume-Uni a toujours payé sa dette au prix fort. Pour financer la guerre d’indépendance américaine et les guerres napoléoniennes, le Royaume-Uni s’est endetté jusqu’à 200% du PIB vers 1810, sans que cela ne vienne obérer l’investissement privé. Preuve que la classe possédante avait une croissance de son épargne suffisante pour financer cette dette supplémentaire.

A l’époque de Jane Austen, la rente d’Etat et la rente foncière atteint des niveaux inégalés, avec des rendements de 4-5% bien supérieurs à la croissance. Du point de vue des préteurs, il est bien plus intéressant de financer l’Etat par la dette (et recevoir des intérêts) plutôt que de le financer par l’impôt (sans contrepartie).  Ensuite, avec une inflation quasi-nulle jusqu’en 1914 (‘l’inflation, l’euthanasie des rentiers’ disait Keynes), il faudra un siècle de budgets en excédents pour contenir la dette.

L’inflation contre la dette

La gestion de la dette publique au XXème siècle a été totalement différente. La dette a essentiellement permis de financer des politiques généreuses de redistribution envers les plus démunis. La dette n’était pas ensuite remboursée, mais noyée par l’inflation, surtout en France qui a connu par exemple une inflation moyenne de 13% entre 1913 et 1950, soit une division par 100 (!) du pouvoir d’achat des rentes.

La dette a permis aussi de financer un rôle accru de l’État dans le domaine de la santé, l’éducation ou les infrastructures de transport et de communication (ce qui accru parallèlement les actifs publics), en particulier après-guerre, marqué par le traumatisme de la crise de 1929 et l’intervention publique pour réparer les dégâts. La part de l’État dans le patrimoine national est alors importante (jusqu’à 50%) : le capital privé est au plus bas, le capital public au plus haut, façonnant une économie mixte.

Cette ère se termine par un revirement brutal avec les révolutions conservatrices de Reagan et Thatcher à la fin des années 70. Le spectre de la crise de 1929 s’éloignant, les crises pétrolières et l’échec du communisme aidant, l’orthodoxie libérale s’impose, favorisant le repli de la puissance publique, la lutte acharnée contre l’inflation et par conséquent l’explosion des patrimoines privés, à l’instar du XIXème siècle.

Blaqswans-piketty-capital_4

Luxury @ Martin Parr

Tant que les taux d’intérêts nets sur la dette publique seront supérieurs au taux de croissance, l’émission de dette publique favorisera la prospérité des patrimoines privés.

Alors comme ça certain se goinfre ? Certes mais la Loi économique™ du ruissèlement nous permet d’espérer attraper des miettes du festin, non ? Mais qu’en pense Piketty ? Vous pourrez le savoir en dévorant la suite de cette saga de l’année ici.

Rappel de la série: pour que vous puissiez briller dans les dîners en ville et en famille de cette fin d’année, votre dévouée Céline Trèfle vous a mâché le travail, l’a lu, annoté, digéré, et vous a concocté une série de posts qui, s’en prétendre à l’exhaustivité, offre un panorama du best-seller économique de l’année. Les épisodes:

Sous le pavé de Piketty, 980 pages – N°0: Tout comprendre et en débattre sans l’avoir lu

Sous le pavé de Piketty, 980 pages – N°1: Qui a crû croîtra ?

Sous le pavé de Piketty, 980 pages – N°2 : On a les rentiers qu’on mérite

Sous le pavé de Piketty, 980 pages – N°3 : L’accumulation en chaîne

Sous le pavé de Piketty, 980 pages – N°4 : Dette publique, rente privée

Sous le pavé de Piketty, 980 pages – N°5 : Rentrée des classes, personne n’a la moyenne

Sous la pavé de Piketty, 980 pages – N°6 : Les 1% qui se voulaient plus gros que le boeuf

Sous la pavé de Piketty, 980 pages – N°7 : L’économie est une science modeste, r > g => i

Sous la pavé de Piketty, 980 pages – N°8 : Le dilemme du Rastignac 2.0

14 Comments [Sous le pavé de Piketty, 980 pages] N°4 : Dette publique, rente privée

  1. Pingback: blaqswans | cygnes noirs

  2. Pingback: blaqswans | cygnes noirs

  3. Pingback: [Sous le pavé de Piketty, 980 pages] N°1: Qui a crû croîtra ? | [ Blaq Swans - Cygnes Noirs ]

  4. Pingback: [Sous le pavé de Piketty, 980 pages] N°5 : Rentrée des classes, personne n’a la moyenne | [ Blaq Swans - Cygnes Noirs ]

  5. Pingback: [Sous la pavé de Piketty, 980 pages] N°7 : L’économie est une science modeste, r > g => i | [ Blaq Swans - Cygnes Noirs ]

  6. Pingback: [Sous le pavé de Piketty, 980 pages] N°3 : L’accumulation en chaîne | [ Blaq Swans - Cygnes Noirs ]

  7. Pingback: [Sous le pavé de Piketty, 980 pages] N°3 : L’accumulation en chaîne | [ Blaq Swans - Cygnes Noirs ]

  8. Pingback: [Sous le pavé de Piketty, 980 pages] N°4 : Dette publique, rente privée | [ Blaq Swans - Cygnes Noirs ]

  9. Pingback: [Sous le pavé de Piketty, 980 pages] N°2 : On a les rentiers qu’on mérite | [ Blaq Swans - Cygnes Noirs ]

  10. Pingback: [Sous la pavé de Piketty, 980 pages] N°8 : Le dilemme du Rastignac 2.0 | [ Blaq Swans - Cygnes Noirs ]

  11. Pingback: [Sous le pavé de Piketty, 980 pages] N°3 : L’accumulation en chaîne | BlaqSwans

Comments are closed.