[Sous le pavé de Piketty, 980 pages] N°8 : Le dilemme du Rastignac 2.0

[Sous le pavé de Piketty, 980 pages] N°8 : Le dilemme du Rastignac 2.0

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Un truc de guedin, r > g => i. C’est ce que vous avez pu découvrir émus dans le précédent épisode lacrymal de ce résumé magistral du Capital au XXIème siècle auquel vous avez le droit d’aller jeter un œil ici. Piketty vous précise l’alternative qui nous est offerte, parce qu’il y en a une pour une fois.

Avec le retour du capital, vient nécessairement le retour de l’héritage. Nous revenons alors au dilemme de Rastignac

Le dilemme peut s’exposer comme suit. Si l’on veut faire fortune, vaut-il mieux réussir brillamment ses études, travailler dur et réussir sa carrière ou plutôt épouser une riche héritière ?

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Piketty donne à entendre le discours de Vautrin (Père Goriot, Balzac) qui compare héritage contre méritocratie au XIXème siècle.

Nous avons une faim de loup, nos quenottes sont incisives, comment nous y prendrons-nous pour approvisionner la marmite ? Nous avons d’abord le Code à manger, ce n’est pas amusant, et ça n’apprend rien; mais il le faut. Soit. Nous nous faisons avocat pour devenir président d’une cour d’assises, envoyer les pauvres diables qui valent mieux que nous avec T.F. sur l’épaule, afin de prouver aux riches qu’ils peuvent dormir tranquillement. Ce n’est pas drôle, et puis c’est long. D’abord, deux années à droguer dans Paris, à regarder, sans y toucher, les nanans dont nous sommes friands. C’est fatigant de désirer toujours sans jamais se satisfaire. Si vous étiez pâle et de la nature des mollusques, vous n’auriez rien à craindre; mais nous avons le sang fiévreux des lions et un appétit à faire vingt sottises par jour. Vous succomberez donc à ce supplice, le plus horrible que nous ayons aperçu dans l’enfer du bon Dieu.

Admettons que vous soyez sage, que vous buviez du lait et que vous fassiez des élégies; il faudra, généreux comme vous l’êtes, commencer, après bien des ennuis et des privations à rendre un chien enragé, par devenir le substitut de quelque drôle, dans un trou de ville où le gouvernement vous jettera mille francs d’appointements, comme on jette une soupe à un dogue de boucher. Aboie après les voleurs, plaide pour le riche, fais guillotiner des gens de coeur. Bien obligé ! Si vous n’avez pas de protections, vous pourrirez dans votre tribunal de province. Vers trente ans, vous serez juge à douze cents francs par an, si vous n’avez pas encore jeté la robe aux orties. Quand vous aurez atteint la quarantaine, vous épouserez quelque fille de meunier, riche d’environ six mille livres de rente. Merci. Ayez des protections, vous serez procureur du roi à trente ans, avec mille écus d’appointements, et vous épouserez la fille du maire. Si vous faites quelques-unes de ces petites bassesses politiques, comme de lire sur un bulletin Villèle au lieu de Manuel (ça rime, ça met la conscience en repos), vous serez, à quarante ans, procureur général, et pourrez devenir député.

Remarquez, mon cher enfant, que nous aurons fait des accrocs à notre petite conscience, que nous aurons eu vingt ans d’ennuis, de misères secrètes, et que nos sœurs auront coiffé sainte Catherine. J’ai l’honneur de vous faire observer de plus qu’il n’y a que vingt procureurs généraux en France, et que vous êtes vingt mille aspirants au grade, parmi lesquels il se rencontre des farceurs qui vendraient leur famille pour monter d’un cran.

Si le métier vous dégoûte, voyons autre chose. Le baron de Rastignac veut-il être avocat ? Oh ! joli. Il faut pâtir pendant dix ans, dépenser mille francs par mois, avoir une bibliothèque, un cabinet, aller dans le monde, baiser la robe d’un avoué pour avoir des causes, balayer le palais avec sa langue. Si ce métier vous menait à bien, je ne dirais pas non : mais trouvez-moi dans Paris cinq avocats qui, à cinquante ans, gagnent plus de cinquante mille francs par an ? Bah ! plutôt que de m’amoindrir ainsi l’âme, j’aimerais mieux me faire corsaire. […] L’honnêteté ne sert à rien.

Vautrin a la solution pour Rastignac : en épousant Mlle Victorine, le bel Eugène Rastignac mettra la main sur un patrimoine de 1 million de francs, soit 50 000 francs de rente, autant que le maximum qu’il pourrait espérer après trente ans de dur labeur comme avocat. La messe est dite !

Luxury @ Martin Parr

 Luxury @ Martin Parr

Au XIXème siècle, le discours de Vautrin est percutant. Mieux vaut un bon mariage. Et aujourd’hui, qu’en est-il ?  Piketty donne à voir deux graphiques saisissants.

L’héritage lourd comme au XIXème siècle

En premier lieu, la part de l’héritage dans les ressources totales pour une génération atteint 24%, au même niveau qu’au XIXème siécle, contre 10% en 1920. Certes la distribution des héritages n’est pas la même qu’au XIXème siècle. Avec l’apparition d’une classe moyenne propriétaires de son logement, pour un même flux d’héritage, il y a plus de petits héritages (100 000 € en moyenne) et moins d’héritages de plusieurs millions d’euros. De plus, on hérite plus tard, vers 60 ans au lieu de 40 ans, à un âge presque trop tardif,  même si le recours de plus en plus fréquent à des donations tend à corriger cet effet.

Entre héritage et travail le cœur de l’homo economicus balance de nouveau

Le deuxième graphique répond à la question : alors qu’au XIXème siècle, les 1% des héritiers les mieux lotis avaient des revenus égaux à 27 fois le revenu médian, contre 10 fois pour les 1% des emplois les mieux payés (Vautrin avait raison !). Pour les baby-boomers, la réponse était alors claire. Il valait mieux privilégier le travail (10 fois le revenu médiane) au mariage d’une riche héritière (5 fois le revenu médian). Aujourd’hui ce choix mérite réflexion, les deux atteignant dix fois le revenu médian. Mais Piketty a dressé des perspectives plus prometteuses pour le second.

Il est assez drôle que Jean Sarkozy, fils de président mais aussi étudiant médiocre, ait préféré épouser l’héritière de Darty et utiliser son entregent pour obtenir un poste de dirigeant à l’EPAD plutôt que se défoncer dans ses études de droit.

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Luxury @ Martin Parr

Il est bien gentil Piketty, mais tout ça pour nous dire qu’il vaut mieux naître avec une cuillère en argent dans la bouche , il s’est pas foulé ! L’argent appelle l’argent quoi. Bon, il faut reconnaitre que sa démonstration est hyper documentée et donc opposable. Vous pouvez d’ailleurs nous remercier de vous avoir épargné la lecture du bouquin et de la plus part des chiffres qu’il contient. Mais attend, il a pas un solution pour que ça change cet économiste de gôche ? Il semblerait que Céline vous l’épargne. Pudeur bienveillante tant le projet de taxation transnationale par l’ONU prête à rire. On a qu’à finir la dessus d’ailleurs.

Rappel de la série: pour que vous puissiez briller dans les dîners en ville et en famille de cette fin d’année, votre dévouée Céline Trèfle vous a mâché le travail, l’a lu, annoté, digéré, et vous a concocté une série de posts qui, s’en prétendre à l’exhaustivité, offre un panorama du best-seller économique de l’année. Les épisodes:

Sous le pavé de Piketty, 980 pages – N°0: Tout comprendre et en débattre sans l’avoir lu

Sous le pavé de Piketty, 980 pages – N°1: Qui a crû croîtra ?

Sous le pavé de Piketty, 980 pages – N°2 : On a les rentiers qu’on mérite

Sous le pavé de Piketty, 980 pages – N°3 : L’accumulation en chaîne

Sous le pavé de Piketty, 980 pages – N°4 : Dette publique, rente privée

Sous le pavé de Piketty, 980 pages – N°5 : Rentrée des classes, personne n’a la moyenne

Sous la pavé de Piketty, 980 pages – N°6 : Les 1% qui se voulaient plus gros que le boeuf

Sous la pavé de Piketty, 980 pages – N°7 : L’économie est une science modeste, r > g => i

Sous la pavé de Piketty, 980 pages – N°8 : Le dilemme du Rastignac 2.0